El pecado que no se puede nombrar

Théâtre 140

20, 23, 24 Mei/Mai/May 20:30
21 Mei/Mai/May 15:00
26 Mei/Mai/May 23:00
Duur/Durée/Duration: 1:20
Taal/Langue/Language: Spaans/espagnol/Spanish
Simultaanvertaling/Traductions simultanée/Simultaneous translation: Nl & Fr
Duur/Durée/Duration: 1:20

Les romans de Roberto Arlt (1900-1942) ne se sont répandus en Europe qu'en 1981, bien plus tard que l'oeuvre de Jorge Luis Borges, son contemporain. Les Sept Fous suivi des Lance-Flammes est pourtant considéré en Argentine comme le premier chef-d'oeuvre de la littérature urbaine. Ricardo Bartís, représentant parmi les plus talentueux du nouveau théâtre argentin, les condense à la scène avec son époustouflant groupe d'acteurs, Sportivo Teatral. El pecado que no se puede nombrar se situe dans les années de crise. Quel est le recours quand la frustation de n'être rien et surtout écrasé par tous brise l'être jusqu'à la moelle ? Dans une cave sombre, les sept fous de Arlt délirent un complot planétaire. Bartís leur dessine un théâtre musclé et fiévreux, suintant le grotesque et le polar noir.

Naar/D'après/Based on: Roberto Arlt, Los siete locos & Los lanzallamas
Tekst en regie/Texte et mise en scène/Text and direction: Ricardo Bartís
Regieassistent/Assistant à la mise en scène/Assistant to the director: Laura Aprá
Acteurs/Actors: Sergio Boris, Alejandro Catalán, Gabriel Feldman, Luis Herrera, Fernando Llosa, Luis Machín, Alfredo Ramos
Muziek/Musique/Music: Carmen Baliero
Licht/Eclairage/Lighting: Jorge Pastorino
Kostuums/Costumes: Gabriela Fernández
Scenografie/Scénographie/Scenography: Norberto Laino
Technisch Directeur/Régisseur général/Technical Director: Ricardo Félix Pérez
Fotograaf/Photographe/Photographer: Andrés Barragán
Productie/Production: El Sportivo Teatral (Buenos Aires)
Met dank aan/Remerciements à/Special thanks to: Theater der Welt (Berlin '99)
Presentatie/Présentation/Presentation: Théâtre 140, KunstenFESTIVALdesArts
Met de steun van/Avec le soutien de/Supported by: Commercio internacional y culto (Buenos Aires)

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« Nés comme des larves dans la profondeur des bas-fonds de Buenos Aires, rejetés par l'hypocrisie collective qui leur ferme les portes à double tour, les sept fous projettent vaguement de créer une société secrète financée par les bénéfices de maisons closes et destinée à provoquer la révolution dans le pays et dans le monde. Incapables de mettre cette révolution en pratique, ces sept personnages délirants se détruisent les uns après les autres dans le crime et la démence profonde, mais leurs itinéraires tracent, comme un filet de bave phosphorescente, la dénonciation d'un ordre social qui ne sait que les écraser après les avoir créés. Des écrivains récents comme Rodolfo Walsch sont aujourd'hui un exemple indéniable pour tous les Argentins qui veulent une patrie libre et débarrassée de ses immondices. Prémonitoirement, la figure et l'oeuvre de Roberto Artl (1900-1942) nous renvoie un message qui contenait déjà toute notre histoire actuelle.»

Ce sont les mots de Julio Cortázar, auteur de la préface des Sept Fous de Roberto Artl, roman mythique et premier chef-d'oeuvre de la littérature urbaine en Argentine. Contemporain de Jorge Luis Borges, Roberto Arlt traversa un long purgatoire avant d'être reconnu en Europe. Jusqu'en 1981, son oeuvre ne connut aucune traduction. Il vivait d'ailleurs dans la marge sombre de Buenos Aires, lui-même étouffé par cette ‘zone d'angoisse' qui altère la perception et la raison de ses personnages. « Je suis ardemment attiré par la beauté. Combien de fois j'ai voulu travailler un roman qui, comme ceux de Flaubert, serait fait de toiles panoramiques... ! Mais aujourd'hui, au milieu des bruits d'un édifice social qui s'écroule, il n'est plus possible de penser à faire de la broderie. Il nous faut donc créer notre littérature en écrivant, dans une orgueilleuse solitude, des livres qui auront en eux la violence d'un crochet à la mâchoire... » Artl était fasciné par Raskolnikov, trouble victime meurtrière de Crime et Châtiment. Son écriture bouillonnante et la substance tourmentée de ses personnages atteignent la même intensité fiévreuse que celles d'un Dostoïesvski. « Sa prose est soumise à une telle pression qu'elle menace d'éclater », notent les traducteurs français. Septante ans après sa rédaction, Ricardo Bartís, l'un des hommes de théâtre les plus radicaux de Buenos Aires, monte avec son groupe d'acteurs nommé ironiquement Sportivo Teatral une adaptation enragée et tonique des Sept Fous et de sa suite, Les Lance-flammes.

« Nous, Argentins, vivons en 1998 dans un pays où la machinerie du pouvoir grince énormément. Je ressens beaucoup de colère et de haine quand je pense à mes amis assassinés, à la dégradation de mon pays causée par les militaires, à la peur qu'ils nous ont infligée, quand je vois les génocidaires se promener aujourd'hui en tenue civile, en toute impunité. Je ne peux pas mener une vie tranquille ni produire une oeuvre paisible ou réconfortante. Les circonstances dans lesquelles nous vivons nous poussent à traquer de nouveaux langages. Théâtre et politique ont pour arme le mensonge de la représentation. Mais celui du théâtre ne tue pas. Il est poétique et ne se maintient que jusqu'à la chute du rideau. Les romans de Artl sont visionnaires. Dès les années 30, il met en relation exacerbée les fondements grinçants de notre société actuelle : le pouvoir et l'argent, la vérité et le simulacre, la folie et le politique. »

Ricardo Bartís travaille dans un vieil atelier rénové, loin du centre de Buenos Aires : c'est un espace de formation au jeu et d'expérimentation. Sans être spécialement liés à une perspective de création, les textes y sont lus, discutés ensemble, et leurs multiples sens explorés. Passer du mot écrit à l'acte physique qui le porte doit ébranler la conscience, d'où le recours en répétition à l'improvisation : « Jouer est une expérience hérétique, une activité révolutionnaire à l'encontre d'une société déshumanisée. » Pour donner muscles et chair à l'écriture de Artl, les sept acteurs se concentrent sur l'idée de combustion et de condensation. Leur espace de mobilité sera restreint à un carré de 4 mètres sur 4, une cave sombre où leurs actions-réactions se précipitent, au sens presque chimique de la ‘précipitation' qui transforme les corps solides en liquides. Ce sont des acteurs époustouflants. En scène, ils sont également musiciens avec l'instrument qu'ils ont appris à maîtriser pendant les répétitions. Leurs personnages de comploteurs dérisoires et hallucinés sont travaillés au corps. Ils sont ingrats, étriqués, agités, suants, tragiquement loufoques et intensément présents. Leur énergie est tellement concentrée qu'on y pressent l'explosion finale. Ils sont furieux, douloureux et ridicules. Le dessein de Bartís était de construire une épopée grotesque condamnée à l'échec, une sorte de polar noir mâtiné de parodie. Il est lumineusement accompli !

Ricardo Bartís ne monte pas Artl à la lettre, mission d'ailleurs impossible. Il rend à la scène son atmosphère désaxée, son ébullition, sa transpiration. Il en recentre les récits chevauchés vers la cave où se rencontrent les membres de la société secrète. Il réinsuffle dans leurs échanges les angoisses personnelles : idéologiques, religieuses, existentielles et... sentimentales. Soulignant l'absence des femmes, Bartís accuse du roman l'impuissance virile. Obsédés maladivement par la pureté, les sept fous échafaudent leur révolution sur trois piliers : asservir l'âme de la masse et surtout de la jeunesse, utiliser la prostitution comme source de financement, se transformer en hermaphrodite psychique pour dominer les pulsions inassouvies qui les torturent autant que leur misère. Les moyens dont il rêvent s'apparentent tant aux purges de Staline qu'au génocide perpétré par Hitler, virevoltant des théories communistes aux discours les plus fascisants en passant par le fanatisme messianique. Est-ce leur détresse persécutée ou leur cynisme persécuteur qui amène le titre du spectacle, El pecado que no se puede nombrar, le péché que l'on ne peut nommer, l'innommable... ?

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