Eifo Efi

Théâtre Les Tanneurs

8, 9, 10, 11/05 – 20:30
50 min

Découverts au Kunstenfestivaldesarts 2009 avec le très beau P.A.D., les danseurs et chorégraphes Ioannis Mandafounis et Fabrice Mazliah, collaborateurs aguerris de la Forsythe Company, se retrouvent en duo après avoir créé plusieurs spectacles dans d’autres constellations. Avec Eifo Efi , le tandem poursuit magnifiquement sa recherche sur la tension entre l’image et sa perception. Le spectacle se concentre sur cette expérience où l’esprit s’affranchit des éléments distincts, reconnaissables et signifiants pour se perdre dans la mobile multiplicité du tout. Ils ne sont que deux mais, jouant notamment d’éléments scénographiques réfléchissants, ils semblent saturer l’espace d’échos d’eux-mêmes. Unis par une extraordinaire complicité, les danseurs suivent des lignes chorégraphiques et textuelles qui, quoique indépendantes, se croisent, au niveau formel comme sémantique, jusqu’à former une unité alchimique en transformation constante. Un véritable tour de force, aussi surprenant que stimulant pour le spectateur.

Concept, chorégraphie & danse
Ioannis Mandafounis, Fabrice Mazliah

Assistants dramaturgie
Liz Waterhouse, David Kern

Directeur technique
Harry Schulz

Manager de production
Johanna Milz

Présentation
Kunstenfestivaldesarts, Théâtre Les Tanneurs

Production
MAMAZA (Francfort)

Coproduction
Kunstenfestivaldesarts, Künstlerhaus Mousonturm (Francfort), The Forsythe Company (Francfort), PACT Zollverein (Essen)

Financé par
Fonds Doppelpass/German Federal Cultural Foundation

Merci à
Dorothee Merg

Avec le soutien de
Goethe-Institut Brüssel

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Interview à propos du processus de creation/devenir d’Eifo Efi
Par Elizabeth Waterhouse, Ioannis Mandafounis et Fabrice Mazliah
Septembre 2013

MAMAZA Notre point de départ était, d’une part, des considérations autour de la multiplicité telles que développées dans la philosophie de Bergson et de Badiou, et d’autre part, des images et des illustrations d’activités de masse dans la culture contemporaine. La tâche que nous nous sommes assignée était de créer un événement scénique : un environnement virtuel aux impressions multiples. Notre description initiale de l’œuvre (écrite en automne 2012) est toujours une prévision utile de ce qui se déroule de fait :

« Dans Eifo Efi, les performeurs offrent leur conception de deux personnes comme étant plus que la somme de ce que peuvent être deux personnes. Les performeurs remplissent l’espace du spectacle de versions ou d’échos d’eux-mêmes. Alors que seuls deux corps apparaissent, des éléments de réflexion et des stratégies de diversion accentuent l’aspect visuel pour stimuler le sensoriel, permettant aux “seuls deux” de révéler d’autres présences. »

Eifo Efi Les performeurs interprètent des performeurs, et des spectateurs qui observent interprètent l’observation, et se meuvent ensemble. L’individuel touche à la sphère publique, disparaît et réapparaît ; deux parmi le vous, nous, ici, là et maintenant.

MAMAMultiplicité

Fabrice Pour notre dossier, nous avons préparé des questions. De quelle manière l’individualité d’une personne est-elle multiple ? Comment sommes-nous un élément de quelque chose de différent de nous : moi faisant partie du nous en eux, performeur dans le public, moi en nous ?

Ioannis Le public constitue-t-il une unité ?

Fabrice Le performeur est-il une multiplicité ? Comment l’individu influence- t-il la multiplicité ou la multiplicité réduit-elle l’individu ?

MAMAZA Combien sommes-nous ?

Liz Comme avec bon nombre de termes philosophiques – la déconstruction étant peut-être le pire des choix –, l’usage du mot dans son acception courante pollinise – un sceptique dirait « contamine » – sa signification. « Multiplicité » est un de ces mots. Ainsi, je voudrais aborder sa présence particulière dans votre processus de création.

Eifo Efi Le multiple n’est pas automatiquement une multiplicité. La composition par ajout, stratification, ou simple juxtaposition n’atteindrait pas une multiplicité. De même qu’un ensemble compositionnel cohérent ne suffirait pas non plus. Cette pièce est une alchimie distincte de juxtaposition – un assemblage d’éléments théâtraux, de mouvements stratifiés et de langage parlé, dont l’aboutissement exceptionnel, ou la puissance, permet la mise en oeuvre d’une différenciation.

Alain Badiou Rien n’existe de manière isolée. Nous existons toujours dans une situation. Nous sommes toujours des éléments de quelque chose qui n’est pas réductible à nous-mêmes. Pas de solitude. Nous sommes un élément de quelque chose de différent de nous. L’ontologie de la Multiplicité est d’emblée une ontologie de la différence. La différence précède. La différence par opposition à l’identité. Exister c’est développer l’expérience d’une identité différente dans l’expérience de l’autre.

MAMAZA Eifo Efi perturbe et explore les synthèses d’unité et de multiplicité. Idéalement, les performeurs, l’espace et le public se mélangent.

Liz Je me demande encore ce que vous voulez dire. Je pourrais lire ceci comme de la science-fiction. Je pourrais aussi le comprendre comme une description honnête d’être au théâtre et du fait qu’une œuvre artistique invente des conditions de perception et interroge nos limites.

MAMAZA Il y a une abondance de signes et de stimuli visuels/auditifs qui fusent en permanence, remettant en question la mémoire, et troublant les modes courants de perception ou d’attribution de sens.

Liz De l’inventivité qui produit de l’excès. Vraisemblablement, c’est toujours le propre de l’inventivité, mais dans Eifo Efi, la juxtaposition est différente de la somme de ses parties. Liz Ce n’est pas juste qu’en regardant, on « rate » des choses et « comble » des vides. Bien sûr, la complexité est un facteur qui fait basculer l’échelle en influences intéressantes. Et le hasard aussi.

Liz Je crois que le potentiel réel de cette composition est sa vivacité ténue ; la puissance se crée dans la boucle de réponse entre l’action du public, à savoir comprendre son expérience du spectacle, et l’interaction des performeurs avec lui (le public).

MAMAZA Chacun participe sans doute à l’oeuvre ou la reçoit à sa propre manière. Il n’est par ailleurs pas important que les modes de composition soient transparents pour vous.

Eifo Efi La superposition offre une infinité de lectures possibles. Nous espérons que le fait de superposer n’est ni du gaspillage ni de l’imposition, mais que l’abondance compositionnelle permette plutôt la considération de l’imbrication du conscient et de l’inconscient – l’interaction de la pensée, de la perception, de la sensation et du virtuel.

Un autre spectacle sur la perception visuelle

William Blake « Si les portes de la perception étaient nettoyées, toute chose apparaîtrait à l’homme telle qu’elle est, infinie. »

Ioannis Parlons du sol.

Fabrice Nous savions très tôt que nous voulions créer un environnement nouveau et différent pour Eifo Efi, fondé sur notre expérience de P.A.D. (2007), Z.E.R.O. (2009), et Cover Up (2011), et que nous souhaitions faire usage de matériaux et de lumière pour dévier ou obstruer la perception visuelle. La tâche consistait à stimuler le sensoriel – à accentuer ou altérer la vision normale. Nous avons opté pour un sol à effet de miroir qui diffuse et reflète l’image de nos corps.

Liz On peut lire beaucoup de choses dans ce choix, allant de références deleuziennes à la scène du miroir lacanienne.

MAMAZA Lisez-y ce que vous voulez. Pour nous, l’intérêt était plus formel : l’intensification pure de l’expérience visuelle. L’effet est réel et continu tout au long de la pièce. Il soutient, du moins nous l’espérons, une imagination ludique et un sens de profondeur infinie.

Eifo Efi Une technologie pour faire l’expérience de son expérience.

Un spectacle sur la perception visuelle

Liz Je suis surprise que vous mettiez tant l’accent sur la perception visuelle. Pour moi, ce spectacle est une composition absolument auditive.

MAMAZA Notre intention initiale était de cultiver une façon de regarder. Nous avons conçu une construction scénique qui estompe et dissimule les mouvements dans un flot de ressemblance, sachant que nous déployons notre action dans un champ de langage parlé.

Eifo Efi Où aboutit l’attention du spectateur quand ses yeux parcourent l’espace pendant qu’il regarde le spectacle ?

MAMAZA Quelle est l’origine d’une action dont nous sommes témoins ? D’où provient-elle et quand commence-t-elle à émerger ? Quand la voyons-nous ? Qui provoque quoi ? Quelle est la cause de qui ?

Wikipedia Puisque l’espace est une multiplicité quantitative homogène, la durée se juxtapose et se convertit en une succession de parties distinctes qui, l’une venant après l’autre, sont donc « causées » les unes par les autres. Rien dans une durée ne peut être la cause de quoi que ce soit d’autre qui en fasse partie.

MAMAZA Regarder ou vivre l’expérience devient une quête ou une poursuite de différenciation. Alors que chaque moment est différent, sur la durée, l’expérience de l’élaboration constante forme un assemblage complexe, un cycle d’événements scéniques. La multiplicité même des éléments qui se ressemblent finit par les unifier, amalgamant l’espace d’une manière très complexe.

Parler

Liz Je veux dire à tout le monde que ceci est un spectacle de danse, même si vous parlez beaucoup. Bien que le texte dit apparaisse comme un aspect de votre œuvre depuis votre collaboration initiale pour le duo P.A.D. en 2007, dans Eifo Efi, la parole est fondamentale – elle est flux de conscience, flux de commentaires, associative, dialogique, paradoxale, et fantasmagorique. Elle ne paraît pas être introduite au détriment du mouvement, mais plutôt être fondamentale à sa production et sa composition.

Eifo Efi Peut-être préférons-nous le terme « parler » parce qu’il semble moins accolé à un « à propos » ou un objet dit, et plus ouvert à des formes d’écoute. Nous considérons cette pièce comme un spectacle de danse. De la danse (entre autres) en tant que non-séparation entre environnement, performeurs et imagination, et le mouvement qui s’effectue entre ces aspects. Comme l’a dit notre collègue David Kern : « le mouvement en tant que parole, et la parole en tant que mouvement ».

Liz Pouvez-vous me dire en termes simples ce que vous faites ou ce dont vous parlez dans le spectacle ?

MAMAZA La plupart du temps, nous décrivons des situations claires. Par moments, nous conversons ou nous adressons l’un à l’autre, mais nous parlons surtout simultanément, sans pause, et décrivons des constructions spatiales élaborées et les personnes qui les occupent. Il y a des thèmes, mais nous préférons ne pas en parler ici, outre en dire que si les situations sont spécifiques, elles sont néanmoins abstraites et ambiguës. Dans tout cela, nous distinguons, comparons, imaginons, inventons et trouvons.

Eifo Efi Notre dualité de co-inventeurs qui prennent conjointement la parole s’étend au public, qui est invité à participer à la quête de sens et à l’invention.

Liz Le caractère social du duo paraît une force à laquelle on ne peut échapper dans cette œuvre, comme des liens qui enchevêtrent les structures de pouvoir susceptibles de produire une vision singulière. Qui plus est, il semblerait qu’admettre votre co-création avec des collaborateurs anciens et à venir s’étend au moment d’être avec le public. Le caractère social devient abstrait, les divisions et les structures de pouvoir sont considérées et ressenties.

Post-conceptuel ?

MAMAZA Une approche « post-conceptuelle » suggère l’intégration d’outils menant à un processus de réinvention des méthodes plutôt qu’à l’exclusion et la négation des approches, et ce, à travers deux principes inhérents : premièrement, examiner l’œuvre à partir d’une perspective de l’expérience, soit l’expérience des membres du public et des performeurs, et deuxièmement, investir l’espace théâtral et son contexte en remettant en permanence en question ce qui est au cœur du travail collectif.

Liz On dirait que l’objectif n’est pas de maîtriser ou de singulariser la représentation théâtrale, mais d’interroger les modes à travers lesquels elle est créée et comprise. Il y a l’alchimie de la manière dont les choix compositionnels génèrent de réelles possibilités et l’acceptation de la façon dont la pièce est co-constituée par les divers modes d’attention et d’expérience esthétique personnelle des performeurs et du public. Plutôt que nier, fragmenter, ou vider la représentation, Eifo Efi est pour moi une abondance alternative qui embrasse la confusion, la distorsion et le paradoxe.

Eifo Efi Il est aussi question d’où nous sommes – aussi bien vous que nous – dans ce mélange et de l’espoir d’en parler pendant et après le spectacle.

Rhizome

Liz Il semble à présent nécessaire de procéder au devoir dramaturgique et de finir par le paragraphe que l’on s’attend à lire au début. Un devient deux :

Émergeant d’une œuvre chorégraphique qui explore (entre autres) la perception des apparences et la production du paradoxe visuel, Eifo Efi évoque l’urgence de parler spécifiquement de l’intérieur des constructions théâtrales et de trouver de nouveaux modes d’entrecroisement de l’expérience du public avec celle des performeurs. Retournant à la formule du duo, Ioannis Mandafounis et Fabrice Mazliah se servent de leur proximité de collaborateurs pour produire un domaine performatif de doubles doublés : en multipliant la perception de deux corps par le biais de dimensions de réalité imaginée et de réflexions sur la matière précise du décor. À la fois entière et multiple, la pièce invite à démêler les tenants et les aboutissants du spectacle. Un mouvement de pensée deleuzienne sous forme de multiplicité, présentée sans prétention, de façon charnelle et même divertissante (gloups) !

Dans cette pièce parlée et dansée, les performeurs Ioannis Mandafounis et Fabrice Mazliah poursuivent leur recherche de la perception coconstituée, s’adressant à un domaine affectif qu’ils remplissent par le langage parlé. L’acte de la parole enveloppe le mouvement ; sans être cause ni effet, ni spécifiquement imaginaire ou réel, ils assemblent des situations qui exposent une véritable incorporalité. Parlant à travers une architecture complexe, les performeurs co-composent une série de personnages, demandant au public de parvenir à comprendre et de donner de la teneur à leur flux de conscience.

Textes de référence
Alain Badiou Being And Event, 2005 (traduction de l’ouvrage L’Être et l’Événement, 1988)
Henri Bergson sur Wikipedia http://en.wikipedia.org/wiki/Duration_(philosophy)
William Blake The Marriage of Heaven and Hell, 1790

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Né à Athènes en 1981, Ioannis Mandafounis a étudié la danse à l’École nationale d’Athènes et au Conservatoire de Paris. Avant d’entamer une carrière de chorégraphe indépendant, il faisait partie du Gothenburg Opera Ballet, du Nederlands Dans Theater II et de la Forsythe Company, dont il est devenu membre en 2005 et qui l’invite toujours de manière régulière. En 2004, il fonde la compagnie Lemurius à Athènes, avec laquelle il crée et présente différentes productions pour des festivals tels que le Kalamata International Festival ou le festival d’Athènes. Depuis quelques années, Mandafounis crée des spectacles avec MAMAZA : P.A.D., HUE, Z.E.R.O., Cover Up, Pausing, The Nikel Project, Asingeline, Eifo Efi et Garden State, qui étaient à l’affiche de festivals à travers l’Europe et l’Asie. En parallèle, Ioannis Mandafounis enseigne des techniques d’improvisation basées sur une forme ancienne de l’art martial Budo, et signe des chorégraphies pour d’autres compagnies et écoles, comme le Ballet Junior de Genève, la Palucca Schule Dresden et la Hochschule Frankfurt.

Fabrice Mazliah a étudié la danse dans sa ville natale, Genève, avec Beatriz Consuelo et Alicia de La Fuente, à l’école nationale d’Athènes, et à l’École-atelier Rudra Béjart à Lausanne. Il faisait partie de la Harris Mandafounis Company à Athènes et du Nederlands Dans Theater aux Pays-Bas avant de rejoindre en 1997 le Ballett Frankfurt. Actuellement, il est membre de la Forsythe Company. En parallèle, Fabrice Mazliah a réalisé, en collaboration avec d’autres artistes, ses propres créations : Du dire au Faire (2002, Manège d’Onex, Genève), HOME (2004, ForumMeyrin, Genève), REMOTE VERSIONS (2003) et DOUBLE B(L)IND (2004) avec le collectif Chekroun/Mazliah/San Martin Collectif au Bockenheimer Depot à Francfort. Avec MAMAZA, il a créé P.A.D., Z.E.R.O., Cover Up, The Nikel Project, Eifo Efi, Asingeline et Garden State, des spectacles coproduits et présentés, entre autres, par la Forsythe Company, deSingel (Anvers), PACT Zollverein (Essen), Onassis Cultural Center (Athènes), le Theatre de l’Usine (Genève), Künstlerhaus Mousonturm (Francfort), Les Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis, Centre national de la danse (Paris), Kampnagel (Hambourg), et qui étaient aussi à l’affiche de divers lieux et festivals à travers l’Europe et outre-Atlantique. Fabrice Mazliah anime en outre des séminaires basés sur la recherche et l’improvisation qui s’adressent aussi bien à des amateurs qu’à des professionnels, comme les étudiants en Master du CUP à Giessen et de P.A.R.T.S. à Bruxelles.

Ioannis Mandafounis, Fabrice Mazliah, May Zarhy – MAMAZA – développent à travers leur travail un espace chorégraphique qui interroge la tension entre l’image et la sensation physique suscitée auprès du spectateur, ou plutôt la tension entre l’image physique et la sensation visuelle. Ils travaillent de manière collaborative, portés par la conviction que la polyphonie est cruciale à toute forme de création. Ainsi, leur travail découle de la fusion entre le danseur et le chorégraphe en un performeur rehaussé, responsable de sa performance. Les œuvres chorégraphiques du collectif proposent un échange en direct avec le public, engageant le spectateur à devenir un témoin actif et responsable qui observe et interroge simultanément. MAMAZA était l’artiste associé du centre d’art deSingel au cours de la saison 2011-2012. À l’heure actuelle, MAMAZA est lié à la Künstlerhaus Mousonturm dans le cadre du Fonds de coopération théâtrale Doppelpass de la Fondation fédérale de la Culture (Allemagne). Le collectif part en outre régulièrement en tournée avec ses spectacles.

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