De Monstruos y Prodigios, La historia de los ‘castrati’

Koninklijke Vlaamse Schouwburg / De Bottelarij

5/05 > 17:00
6/05 > 18:00
8, 10/05 > 20:00
11/05 > 19:00
Language: Spanish
Subtitles: Fr & Nl
Duration : 1 :45

Au début du 17e siècle italien, un chirurgien-barbier napolitain, frère siamois, expérimente une opération barbare sur un jeune garçon pauvre : la castration. Celle-ci lui préservera son angélique tessiture de soprano. Naissance de l’histoire des castrats, monstres et prodiges. Metteur en scène indépendant à Mexico, Claudio Valdés Kuri explore le statut social, l’apothéose extravagante, les caprices, les superstitions et la chute brutale de ces êtres adulés puis abhorrés selon les tolérances. L’homme de théâtre est aussi chanteur, basse du quatuor vocal Ars Nova, spécialisé dans la musique des 16e et 17e siècles. Des siamois, un castrat, un claveciniste, un centaure et un cavalier pour raconter ce voyage historique, musical, délirant, fantasque et... combien baroque !

Texte : Jorge Kuri

Direction: Claudio Valdés Kuri

Régisseur musique: Magda Zalles

Acteurs: Raul Román, Hernán del Riego, Javier Medina, Luis Fernando Villegas, Kaveh Parmas, Antonio Duque, Miguel Angel López

Eclairages: Victor Zapatero

Conception costumes: Mario Iván Martínez

Répétiteurs: Claudia Mader

Directeur de production: Grupo Estrategos

Production assistant: Marco Antonio Diaz

Producteur délégué: Igor Lozada

Coproduction: Consejo Nacional para la Cultura y las Artes/ Instituto Nacional de Bellas Artes (MEX), Compañía Nacional de Teatro (MEX), Secretaría de Relaciones Exteriores (MEX)

Presentation: de bottelarij/koninklijke vlaamse schouwburg, KunstenFESTIVALdesArts

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Mon cher enfant,
Je ne m’étonne pas que vous ayez eu jusqu’ici une aversion invincible pour la chose du monde qui vous importe le plus. Des gens rudes et grossiers vous ont parlé brutalement de vous faire châtrer : expression si vilaine et si odieuse qu’elle aurait rebuté un esprit moins délicat que le vôtre. Pour moi, je tâcherai de vous procurer votre bien avec des manières moins désagréables, et je vous dirai avec tous termes d’insinuation qu’il faut vous faire adoucir par une opération légère, qui assurera la délicatesse de votre teint pour longtemps et la beauté de votre voix pour toute la vie. Aujourd’hui, vous parlez au roi avec familiarité, vous êtes caressé des duchesses, loué par toutes les personnes de condition ; quand le charme de votre voix aura passé, vous ne serez que le camarade de Pompée et peut-être le mépris de M. Stourton (respectivement nègre et page de la duchesse Mazarino). Mais vous craignez, dites-vous, d’être moins aimé des dames. Perdez votre appréhension. Nous ne sommes plus au temps des imbéciles : le mérite qui suit l’opération est aujourd’hui assez reconnu et pour une maîtresse qu’aurait M. Dery dans son naturel, M. Dery adouci en aura cent. Vous voilà donc assuré d’avoir des maîtresses, c’est un grand bien ; vous n’aurez point de femme, c’est être exempt d’un grand mal : heureux de l’exclusion d’une femme, plus heureux de celle des enfants ! Une fille de M. Dery se ferait engrosser, un garçon se ferait pendre et, ce qui est plus assuré, sa femme le ferait cocu. Mettez-vous à couvert de tous ces malheurs par une prompte opération ; vous demeurerez attaché purement à vous-même, glorieux d’un si petit mérite qui fera votre fortune et vous donnera l’amitié du monde. Si je vis assez longtemps pour vous voir quand votre voix aura mué et que la barbe vous sera venue, vous aurez de grands reproches à essuyer. Prévenez-les, et me croyez le plus sincère de vos amis.

1685. Lettre de Charles de Saint-Evremond à M. Dery, jeune page de sa maîtresse,
dans Histoire des Castrats, Patrick Barbier, Grasset, 1989

Claudio Valdés Kuri s’attaque à l’histoire des castrats, prodiges et monstres tout à la fois, enfants de naissance pauvre propulsés au rang d’étoiles dans la constellation frivole des grandes cours d’Europe. Le metteur en scène de Mexico City est aussi ‘basse’ dans le quatuor vocal baroque Ars Nova, spécialisé dans les musiques coloniales mexicaines des 16e, 17e et tout début 18e siècles. Privés des plaisirs mondains de la Castille, les Espagnols menés par Cortés vers la ‘Nouvelle Espagne’ (le Mexique) se plaignaient de la barbarie musicale des indigènes jusqu’à ce qu’ils découvrent à la cour aztèque de l’empereur Moctezuma le raffinement de musiciens indiens jouissant de grands privilèges. Dès lors, la ‘conquista’ passa également par la musique : de nombreux compositeurs espagnols et portugais émigrèrent vers le Nouveau Monde alors que de nobles Indiens délivraient aux cathédrales un baroque métissé par leur langue natale et rehaussé d’accents ‘negrillos’. A l’époque, les jésuites missionnaires étaient assez opportunistes pour tolérer les langues indigènes, interdites par le Roi d’Espagne : la redoutable machine de l’évangélisation devait s’adapter pour mieux triompher des ‘impies’ !

Valdés Kuri est un passionné de recherches musicologiques. Il exhuma au Mexique nombre de partitions endormies dans les archives ecclésiastiques. Avec son quatuor, il s’est adonné au plaisir ludique de les enregistrer sur CD. Sophistication, gaieté, épousailles virtuoses de registres de basse, soprano, contralto et contre-ténor sur fond de viole de gambe, flûte, percussions, clavecin, guitare baroque et castagnettes. Il est aussi metteur en scène indépendant et excellent directeur d’acteurs. Rien d’étonnant à ce qu’il marie ici les deux facettes exubérantes de son art, au terme de deux ans de recherche sur la très occidentale, très italienne et très baroque histoire des ‘castrati’, phénomène musical, social et culturel sans précédent. Dès 1700, la cour de Madrid rivalisa d’ailleurs avec la cour de Naples, elle qui accueillit Farinelli pendant 30 ans comme thérapeute et confident de Philippe V, le neurasthénique, et l’instaura Grand d’Espagne...

Bien sûr, si le metteur en scène en délivre une approche musicale aussi fantasque que rigoureuse, il n’en pose pas moins sur les excès et les artifices des nobles et des religieux d’Europe un regard jubilatoire et salvateur, traquant les impudences, soulignant les hypocrisies. Son documentaire précis et échevelé n’est pas non plus dépourvu d’ironie vis-à-vis de ces aristocrates prêts à coloniser le corps d’un enfant de basse classe pour le plaisir sensuel de fêtes frivoles et de spectacles liturgiques. Une quête de beauté ‘pure’ et ‘gratuite’ qui prônait sans scrupules pour autrui la mutilation la plus barbare.

Sur une scène de sable, artisanale piste de cirque, le Mexicain convoque perruques et plumes d’autruche, ors et brocarts... Le lieu de la fête galante est une arène. Sa corrida peut commencer, " un ‘spectacle-lecture’ ", dit Valdés Kuri. Plus spectacle que lecture ! Deux frères siamois en sont les maîtres de cérémonie, un seul pourpoint noir à dentelles pour ce torse à deux têtes et quatre jambes. Ce sont les frères Paré, Jean le chirurgien-barbier et Ambroise, critique d’opéra. Ils chroniquent et actent tout à la fois documents d’archives et témoignages de l’époque. Pérorants érudits, chamailleurs et singeurs sournois, chacun, de sa tête, rivalise avec sa moitié, par l’étalage de sa science et par le chant. Puisque ces deux sacrés acteurs sont aussi, dans la vie, chanteurs professionnels, voix de basse. Face à eux Galuppi, maître de clavecin, voix de ténor et bourgeois abondamment ridiculisé. Face à eux également, le ‘sopranista’, dans la vie vrai castrat par accident, voix angélique, physique potelé et visage poupin : leur ‘curiosité’, le jouet de ces élégants.

Pour compléter le tableau, Sulaimán, eunuque oriental, esclave bafoué et souvenir exotique des colonies, courbe l’échine aux côtés du centaure Quirón, galopant va-nu-pied, affublé de la dégradante superstition d’être le fruit de pratiques sexuelles zoophiles. Dans cette arène, le sublime se coiffe de ridicule, la préciosité n’a rien à disputer à la barbarie, ni la tragédie à la bouffonnerie. Dans ce théâtre musical, la voix du castrat funambule, solitaire et mélancolique, sur les hauteurs divines d’arias de Pergolesi, Bononcini, Haendel et Gluck. Dans ce théâtre politique sont moqués les préjugés de classes et l’attitude ambiguë de l’Eglise, opposée à la ‘diabolique’ présence publique des femmes dans les lieux de culte, légitimant la castration puis la proscrivant, tout en continuant à inviter les plus prodigieux sopranistes sous la voûte de la Chapelle Sixtine. Ce théâtre-là est cancanier aussi qui se repaît d’anecdotes salaces et se régale de facéties et de dépits : ceux des divas soprani face aux divins ‘sopranistes’, ceux des compositeurs tyrannisés par les caprices d’anges arrogants.

Petite histoire dans la grande Histoire, les derniers éclats de De Monstruos y Prodigios, La historia de los ‘Castrati’, s’éteignent sur la piste dévastée, dans un indescriptible chaos, au zénith du Siècle des Lumières, dans les clameurs de la Révolution française. Son voyage extravagant et rocambolesque rend hommage à l’esprit baroque qui s’ébouriffait de profusions exquises pour se distraire du vide métaphysique béant, et le raille tout à la fois, juxtaposant ses artifices et la cruauté consentie pour satisfaire ses caprices. Il s’en émeut aussi. Après ‘Cinema Paradiso’, ‘Sopranista Paradiso’ et... ‘inferno’.

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