Cada Um

11.12.13.14/05>20:30
50''

La scène tel un territoire non démocratique. Comment se fait son partage quand le désir d'occupation est triple ? Et comment se partage-t-il avec le public ? Après Intervalo (solo qu'il présenta au festival en 2004), Frederico Paredès revient à Bruxelles avec une pièce à trois, où le mouvement s'habille de texte, qui à son tour teinte le geste. Performer et chorégraphe, le Brésilien aime à décrypter dans le vivre ensemble les subtiles tentations de domination et d'appropriation. Cada Um (Chacun) interroge en cascade le principe de la coexistence : de trois créateurs en scène / de spectateurs face à eux / d'individualités entre elles et au cœur du collectif. Chacun, chacune, se frayant, sur un terrain inégal balisé de conventions, le chemin de sa présence au monde...

Chorégraphie:

Frederico Paredes

Création et performance:

Frederico Paredes, Marcelle Sampaio & Patricia Niedermeier

Lumière:

José Geraldo Furtado Gomes

Son:

Murilo O'Reilly

Costumes:

Kiti Duarte

Photographie:

Branca Mattos

Producteur:

Gabriela Maciel

Coproduction:

KunstenFESTIVALdesArts

Présentation:

Théâtre les Tanneurs, KunstenFESTIVALdesArts

Back to top

à propos de Cada Um

En 2004, j’ai présenté un solo intitulé Intervalo pendant le KunstenFESTIVALdesArts. Ma performance était annoncée dans le programme comme une danced conference. Elle témoignait de ma réaction face à la manière dont la danse brésilienne s’ouvrait à l’internationalisation – ce phénomène induisait de sérieux risques qu’il m’apparaissait important de souligner et de discuter. Sur scène, j’évoquais des histoires, allant de l’urbanisation de Rio de Janeiro dans les années 1900 à la création du solo lui-même, telles des métaphores du colonialisme. Parmi ces histoires, ma préférée relatait l’importation et l’introduction de moineaux à Rio par le maire de l’époque, très préoccupé de rendre sa ville brésilienne plus « parisienne » donc, à ses yeux, moderne. Résultat, les agressifs moineaux, par nature très territoriaux, chassèrent du centre ville tous les chatoyants oiseaux locaux et leur chant.

Cette annihilation de la diversité des oiseaux indigènes par l’agent étranger me procurait un exemple historique parfait pour illustrer mes préoccupations. Il révélait également, sous l’attitude naïve du maire, un réflexe plutôt problématique chez des colonisés : copier les éléments et les procédures de la culture des colonisateurs sans penser aux effets qu’elle peut provoquer. Dans Intervalo, le choix de recourir à l’interaction entre le mouvement et les mots m’a aidé à cerner ce thème dans la nuance : les gestes et la danse se répétaient souvent, accompagnés de musique, cris d’oiseaux ou paroles ce qui permettait une incessante transformation de leur signification. Ainsi, les différents emplois de matériaux textuel et gestuel étaient mis au service d’une stratégie de base qui consistait à révéler la relation entre la composition de la danse et mes intentions sous-jacentes – la danse ne pouvait plus y être lue comme une forme d’expression artistique anodine, apolitique.

Pour la nouvelle création, ma première impulsion fut de suivre les sentiers ébauchés par le solo, mais avec plus de performers. J’avais envie de travailler avec Patrícia Niedermeier et Marcelle Sampaio, toutes deux expérimentées et créatives. La première étape du processus visait à rassembler un matériel, personnel à chacun de nous : histoires, mouvements et préoccupations. Bien sûr, avec trois artistes dotés d’une forte individualité, le processus a généré une large palette de thèmes et de contenus qui ont servi de base pour Cada Um. La répétition du mouvement, maintenant pratiquée à trois, sert à marquer les intérêts et valeurs de chacun d’entre nous, à différencier ceux que nous partageons et ceux que nous ne partageons pas.

La chorégraphie m’a toujours semblé terrain propice à la discussion de l’idée de l’individualité, puisque les artistes partagent presque toujours le même espace et le même temps et, fréquemment, les mêmes mouvements. La question majeure de Cada Um est la suivante : comment une œuvre chorégraphique peut-elle correspondre aux valeurs personnelles des trois différents performers et renforcer par conséquent la valeur de l’individualité elle-même ? Plutôt que d’ignorer ou de diluer nos différences dans une neutralité quelconque, nos thèmes, contenus et mouvements récurrents se combinent selon un processus d’accumulations ou de collisions : par la manipulation de l’identique, nous traçons nos chemins distincts, révélant le simple fait que chacun de nous est un – simple évidence trop souvent ignorée ou diluée dans nos vies. A partir du mélange de nos rencontres, chacune de nos positions est réorientée vers le public. Face à nos propositions personnelles, chaque spectateur est libre de créer son propre chemin à travers les options que nous offrons, et peut-être cela le renverra-t-il à ses propres alternatives et interrogations. Plus que de se concentrer sur les singularités de trois individus, il expose chacun en tant que personne réelle à la condition de l’individualité au gré d’invisibles chemins de choix et de positionnement.

Dans Cada Um, les obstacles majeurs avec lesquels il nous fallait composer sont les conventions théâtrales car elles sont codes masqués des relations de pouvoir existant entre la scène et le public, le metteur en scène et les performers, le chorégraphe et les cocréateurs. Je pense que cet équilibre inégal des forces reflète des mécanismes semblables – non exprimés – dans nos sociétés. Signer une création dont le but est d’aller à la rencontre de l’autre serait absurde. Vouloir considérer diverses individualités comme ayant de la valeur sans reconsidérer cet équilibre, n’aurait aucun sens. Ce défi devient particulièrement attrayant quand on trouve des partenaires prêts à prendre le risque. En d’autres mots, j’ai travaillé avec des artistes qui sont capables de parler en leur propre nom :

Contrepoint

Transformation. Route. Chemin

Individualité, insignifiance, indifférence.

Espace X Pièce X Contrepoint

Présence + Perception + Parties du corps.

Corps entier.

Courage Sincérité Maîtrise Peur = Souffle

Temps. Ici. Maintenant.

Qui est sur scène ?

Contrepoint entre établi et attendu.

Contrepoint.

Chacun et l’espace en chacun.

La RENCONTRE

Relation. Je suis en relation et découvre ma place dans un espace.

Je perçois le monde… Je suis dedans. Contrepoint.

Aujourd’hui. Maintenant. Comment ? Qu’est-ce qui me frappe ?

Qu’est-ce qui m’affecte ? Me touche ? Est important pour moi ?

Patricia Niedermeier


Cada Um : un processus continu d’affirmation du désir d’être, se réinventer soi-même dans le monde où le danseur et le spectateur ne peuvent qu’exister en relation l’un à l’autre. Qu’attend chacun de l’autre ? Quelles sont les conventions établies dans cette relation ? Pourquoi suis-je ici, sur scène ? Quelle contribution puis-je apporter, moi, Marcelle, en tant qu’artiste : réfléchir aux problèmes contemporains qui m’intéressent, comme la pasteurisation sociale des idées, des valeurs et des corps ?

Réfléchir à la fonction de l’artiste, qu’est-ce que la chorégraphie aujourd’hui et comment la faire fonctionner comme un lien entre mon expérience dans le monde et sur scène ?

Je me pose ces questions, tandis que je fais l’expérience de la condition désagréable de « l’adéquation sociale », dans laquelle être « bienvenu » signifie très souvent lâcher ce que l’on est ou ce en quoi on croit, même dans les domaines les plus ouverts comme l’art. Que suis-je venue faire ici ? Un acte de ré-existence.

Marcelle Sampaio


Je considérerais la communication comme la plus précieuse d’entre toutes les possibilités humaines. L’ardeur avec laquelle je cherche des voies conséquentes de communication quand je joue le rôle soit du spectateur soit du performer me dit que l’événement théâtral offre une opportunité très particulière de vraiment rencontrer l’autre. Dans sa formalité, cette situation peut nous positionner face à face, quelle que soit la possibilité réelle de compréhension ou d’identification mutuelle. Malgré toutes les difficultés inhérentes à l’activité artistique au Brésil, et tous les problèmes sociaux graves qui nous font réfléchir à la valeur même de l’art, chorégraphier et « performer » sur scène me semblent être les moyens appropriés pour combattre l’indifférence – pour moi la caractéristique la plus désolante de la nature humaine. Cada Um transpose cette lutte dans l’espace théâtral : c’est une tentative de rendre singulière la position de chacun, débarrassée de toute passivité, au cœur d’une époque qui enchâssent les individualités dans un cadre culturel qui les « égalise », elles et leurs différences, dès lors indifférentes. Dans notre monde contemporain, une attitude oublieuse des différences contribue à produire beaucoup plus que de la neutralité : la peur, le préjudice, le manque de respect et la haine. Comme cette tendance s’intensifie dans la société où je vis – qui peut me dire où cela n’est pas le cas ? – je me demande comment les arts de la scène s’actualiseront pour communiquer avec le monde contemporain. Cada Um n’est pas ma réponse. C’est ma question.

Frederico Paredes

Back to top

Frederico Paredes, âgé de 36 ans, vit et travaille à Rio de Janeiro. Chorégraphe et performer, il s'intéresse à la danse, au théâtre, à la musique et à toutes sortes de formes mixtes. Son approche de la danse et du théâtre est loin d'être statique et c'est avec beaucoup d'originalité qu'il associe divers éléments scéniques. Intervalo, son dernier solo, est une conférence dansée sur le dépérissement des différences sous l'effet des dominances biologiques ou culturelles. Créé à l'occasion du Panorama RioDança 2003, le plus important festival de danse international du Brésil, ce spectacle est également présenté au Kunstenfestivaldesarts 2004, puis il part en tournée en France, dans le cadre de l'Année brésilienne de 2005. Ensuite, Frederico s'associe à des projets de groupe tels que Grupo Odradek et Dupla de Dança Ikswalsinats. Ikswalsinats, une création de danse qui s'étend de 1996 à 2005 et est co-créé avec Gustavo Ciriaco, qui avait participé à des festivals au Brésil et en Europe dont le Springdance Dialogue & Preview 2002 et cinq éditions du festival Panorama Rio Dança.

Back to top