Bartleby

Rosas Performance Space / P.A.R.T.S.

12, 15, 16, 17/05 > 20:00
13/05 > 18:00
Duration: 45’

« I would prefer not to. » Une formule étrange, polie et sans appel. En 1853, le romancier américain Herman Melville invente la figure de Bartleby, copiste dans une petite étude de Wall Street. Par ce qui n’est même pas un refus, seulement une préférence, celui-ci déroute la logique de son entourage, soudain pris de folie. Après Kaspar Konzert , envol et chute d’un enfant sauvage, le chorégraphe François Verret explore le « Bartleby qui sommeille en chacun de nous ». Il s’interroge : « Qu’est-ce qu’un humain précaire et fragile devant l’injonction muette d’une compétitivité de plus en plus grande ? ». Sur scène, il sonde la grâce de cet ‘original’ et lui invente un art de la dérive où s’épousent geste, parole, immobilité, son, musique et art du cirque. Un temps intérieur, un espace de gratuité...

D'après/Naar/Based on: Herman Melville, Bartleby

Mise en scène/Regie/Direction: François Verret

Avec/Met/With: Jean-Pierre Drouet, Atsama Lafosse, Mahmoud Louertani, Benjamin Monnier, Eszter Salamon, Abdel Senhadji, François Verret

Scénographie/Scenografie/Scenography: Claudine Brahem

Eclairages/Lichtontwerp/Lighting design: Christian Dubet

Assistant/Assistent/Assistant: Gwendal Malard

Création sonore/Klankontwerp/Sound design: Etienne Bultingaire

Assistant/Assistent/Assistant: Eric Le Gallo

Directeur technique/Technisch directeur/Technical director: Alain Nicolas

Assistant/Assistent/Assistant: Sébastien Lamouret

Production/Productie/Production: La Compagnie François Verret (Paris), Théâtre National de Bretagne/TNB (Rennes), Théâtre de la Ville (Paris), Espace des Arts (Chalon-sur-Saône), Polyphon

Avec le soutien de/Met de steun van/Supported by: ADAMI, DRAC Ile de France, Ministère de la Culture et de la Communication (F), Conseil Général de Seine Saint Denis (F), l'Association Française d'Action Artistique et le service de coopération et d'action culturelle de l'ambassade de France à Bruxelles

Présentation/Presentatie/Presentation: Rosas Performance Space, KunstenFESTIVALdesArts

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Hiver 1853, New York. Herman Melville envoie au Putnam’s Monthly Magazine sa première nouvelle, Bartleby. A 34 ans, il est déjà l’auteur d’une dizaine de romans, dont Moby Dick, alors que ses dettes récurrentes le poussent – à terre – à travailler dans les banques, les cabinets d’avocats, à enseigner et le poussent – en mer – à s’engager dans l’équipage des baleiniers et frégates sillonnant les océans, pendant de longs mois ponctués de mutineries et de désertions vers les îles. New York, centre financier puis commercial, est en passe de devenir le plus grand port des jeunes Etats-Unis et son principal point d’immigration. Dans une petite étude notariale de Wall Street, vue imprenable sur un haut mur de briques noirci par l’âge, un avoué gère le travail de ses deux clercs-copistes, ‘Turkey’ (Dindon), la soixantaine bedonnante et trapue, zélé le matin mais brouillon et inflammable l’après-midi, et ‘Nippers’ (Lagrinche), 25 ans, allure de pirate blême et moustachu, irritable et nerveux durant toute la matinée et relativement calme l’après-midi. Fort d’une récente promotion, l’avoué engage un troisième scribe qui se présente à lui sans références, " silhouette lividement nette, pitoyablement respectable, incurablement abandonnée ". Naît la figure de Bartleby.

On a beaucoup philosophé sur l’énigme de Bartleby, ce copiste irréprochable, s’éteignant en prison à la suite de refus successifs : ne pas collaborer avec ses collègues, ne pas sortir prendre l’air, ne plus poursuivre son travail, ne plus déloger de l’étude devenue son propre toit... Ni démon, ni révolté, le doux Bartleby oppose obstinément à son supérieur sa logique de préférence, par le biais d’une formule polie et solennelle, non moins laconique et sans appel : I would prefer not to. Bartleby préfèrerait ne pas. Mais ‘ne pas quoi’ et pourquoi ? Impossible à cerner. Après sa mort muette, la rumeur court qu’il aurait été jadis employé subalterne dans le Bureau des Lettres au Rebut à Washington, triant pour les brûler billets d’amour, mots d’espoir, bonnes nouvelles... " Lettre au rebut ! Cela ne sonne-t-il pas aux oreilles comme l’être au rebut ? ", note Melville.

Fin connaisseur de l’œuvre, Gilles Deleuze voit en Bartleby le révélateur des anomalies qui l’entourent : " vide et mascarade du monde, imperfection de ses lois, médiocrité de ses créatures particulières ". Il l’apparente à une nature ‘première’, " frappée d’une étrange beauté et d’une faiblesse constitutive, un être solitaire qui ne peut survivre qu’en devenant pierre, en niant la volonté, en se sanctifiant dans cette suspension. " Il s’en réfère à Melville : " Un ‘original’ ne subit pas l’influence de son milieu, mais jette sur son entourage une lumière blanche et livide dont il est la source immobile ". Il n’en fallait pas moins à François Verret, chorégraphe, pour accoster à son tour sur le rivage de cet ‘original’ de Bartleby, lui qui sortait de l’exploration aérienne de Kaspar Hauser, enfant sauvage, mystérieusement assassiné à Nuremberg, en 1832, après avoir été astreint à intégrer le langage et les règles d’une société normative. Kaspar Konzert célébrait, au clair de lune, le rêve d’envol et puis la chute, l’ablation de liberté, un poème inondé de grâce et de mélancolie.

Verret n’adapte pas à la scène la nouvelle de Melville : il la sonde. Il met de côté ses perles littéraires " intransposables " et le développement de sa narration pour mieux se concentrer sur sa ligne dramaturgique, sourde, simple et discrète : " Un Bartleby sommeille en chacun de nous. Parfois il surgit, parfois s’enfouit pendant un très long temps, parfois s’endort à jamais ". Avec son équipe, il travaille sur cette intuition. Mais la figure de l’avoué n’est pas non plus à négliger : " Il appartient à cette ‘humanité seconde’ qui s’est faite aux lois du monde. Il incarne ses présupposés. Mais en Bartleby, l’avoué reconnaît aussi l’humanité première dont il a fait le deuil. Dans son âme alternent alors désirs de meurtre et déclarations d’amour. Nous avons tenté d’explorer l’inévitable complexité du lien qui relie Bartleby à l’avoué dans ce monde du travail où les relations humaines sont soumises à la pression, à la hiérarchie, à l'injonction... Symptôme, parmi d’autres, d’une communauté dans laquelle le singulier a une place infiniment précaire ".

" Melville écrit à l’avènement du capitalisme, au moment où ses lois vont déterminer le devenir des êtres. C’était un visionnaire. A quelles valeurs de sens commun l’idée du travail est-elle liée ? A l’exécution de tâches préétablies par d’autres ? A la répétition figée d’un savoir-faire ? Rend-elle possible l’acte d’invention pure et gratuite ? Il me semble intéressant de freiner temporairement le mouvement d’une communauté qui va droit s’écraser dans le mur quand elle s’adonne au ‘travail’ avec la certitude absolue du ‘il faut’ sans s’interroger sur la teneur véritable de ce ‘travail’. S’atteler à révéler la posture de Bartleby en chacun de nous, c’est suspendre un moment ce mouvement aveugle. " Comment dès lors faire vivre Bartleby sur un plateau de théâtre ? Ou de quoi faut-il se débarrasser pour créer au plus près de nous-mêmes et de notre temps intérieur ? " De nos certitudes, du moins de certaines d’entre elles... ", suggère Verret, " respecter le principe d’incertitude... et voir comment il déplace le regard de chacun sur le monde, observer les nouvelles intelligences et perceptions qu’il convoque. "

On a parlé à propos de I would prefer not to d’irruption d’une langue étrangère dans la langue commune. La formule ne bafoue pourtant aucune règle de syntaxe ou de grammaire. Mais, elle est, en fait, totalement étrangère à l’anglais courant : asyntaxique, agrammaticale, maniérée et solennelle. " Le plateau de théâtre est l’espace idéal pour faire entendre une ‘langue étrangère’ ", poursuit Verret, " puisque la langue commune perd son sens à tout moment. Les gens ressentent cette asphyxie. Ils ont un inconscient besoin d’appel d’air, de rouvrir des espaces de rêverie, de réflexion, de gratuité, d’errances et de déambulations libres. Sur le plateau, nous essayons de soustraire la naissance de notre langage aux lois de la hiérarchie entre les personnes (chorégraphe, danseurs, compositeur, scénographe...), de le soustraire à la logique linéaire d’une narration, à cette causalité qui oriente toute notre vie. Il faut le silence et le calme nécessaires pour que se révèle ce dont les artistes sont habités. C’est une joie de voir qu’ils recèlent tant de potentialités mystérieuses et profondes qui prennent la forme d’un geste, d’une parole, d’une immobilité, d’un son, d’une musique, d’une expression liée à l’art du cirque, si prompt à remettre en question l’équilibre et la pesanteur. A travers l’écriture scénique de Bartleby, nous essayons de réinventer un art de la dérive. "

" Autour de la figure ‘Bartleby’, nous avons également exploré la notion d’appui et interrogé ce qu’est la confiance : quand une personne donne son appui à une autre, jusqu’où va l’inouï des mouvements et postures qui peuvent être mises en jeu ? Nous avons visité une question qui hante l’entreprise : ‘l’exigence de la performance’. Qu’est-ce qu’un humain fragile et précaire devant l’injonction muette d’une virtuosité de plus en plus grande ? Tout ça n’est pas démontré dans le spectacle. Je déteste le ‘vouloir dire’. Nous avons essayé de mettre en mouvement un autre rapport au temps, à l’espace, à l’air, à la présence, aux présences entre elles, au silence, à l’immobilité, au dire, au son, à la lumière, essayé d’inventer ensemble une écriture qui produise émotions et pensées, une écriture qui peut-être touche l’âme, cet endroit mystérieux entre le cœur et l’esprit... "

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