Archivo Expandido

Les Brigittines

5, 8, 9, 10/05 – 20:30
6/05 – 18:00
ES > NL / FR
55 min

Des parades militaires, des fêtes de famille, des rues désertes, des opérations médicales… tout cela se côtoie dans Archivo Expandido. Magdalena Arau dit avoir reçu ces archives filmées et sonores de l’ancien directeur d’un ciné-club de La Plata. Mais qui a réalisé ces enregistrements? Et pourquoi? Tout ce que nous savons, c’est qu’ils datent des années 1970, celles de la dictature argentine : une époque où, face à l’interdiction de filmer dans l’espace public, le cinéma est descendu dans la clandestinité. Arau remonte ces fragments de passé, les présente les uns après les autres et les uns à côté des autres, à la recherche d’une signification perdue, d’une nouvelle interprétation. Simultanément littérales, suggestives et énigmatiques, ces images ne semblent rendre visible qu’une chose : le travail du temps sur les mémoires. De l’histoire, il ne nous reste que des traces matérielles, la surface de la pellicule griffée, le bourdonnement de projecteurs 8 mm fatigués… Une errance perceptuelle envoûtante.

Ecrit & mis en scène par
Magdalena Arau

Son

Manque La Banca, Magdalena Arau

Assistant général
Guido Ronconi

Projectionniste super 8
Leandro Listorti

Projectionniste slides
Luisina Anderson

Projectionniste transparents
Magdalena Arau

Opérateur périphériques audio
Manque La Banca – Guido Ronconi

Graphisme intertitres
Leopoldo Dameno

Merci à
María Cristina Ruggieri, Diego Trerotola, Alberto Antonini, Laureano Arau, Daniel Viccino, Gastón Zalba, Agustín Masaedo, Juan José Becerra, Lisandro Arau, Franco Palazzo, Rosa Teichmann, Marcelino López, Hernán Khourian, Guillermo Barros Schelotto, Ernesto Lond, Paulo Pécora, Ernesto Baca, Claudio Caldini, Luis Migliavacca, Alejandro Jandri-Magneres, Lionel Braverman, Carolina Arauz, Paula Félix Didier

Présentation


Kunstenfestivaldesarts, Les Brigittines

Avec le soutien de
L’Ambassade de la République Argentine

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Les archives diffusées (Archivo Expandido) ou la bataille du temps

C’est par une recherche archéologique et sémiotique approfondie que tout a commencé : parmi une série de bobines de films dont nous avions indirectement hérité, nous avons tenté d’identifier un regard a priori perdu, en cherchant à déceler parmi les images l’acharnement d’un cinéaste vis-à-vis d’une œuvre classée pendant plusieurs années, inédite en partie, rongée par le temps et sur le point de disparaître. On ne savait que peu de choses, quasi rien du contenu des bobines qui, par ailleurs, ne portaient pas d’inscriptions. Une telle recherche supposait de la découverte, de la surprise, mais surtout l’élucidation d’un mystère ou d’un secret enfoui dans une caisse. Ce regard aurait-il laissé des traces valant la peine d’être récupérées ? Magdalena Arau était la personne qui détenait ce legs entre ses mains : une caisse contenant des centaines de bandes mêlées aux registres de Mr Enrique Tato Rocca, président du Photo-Ciné Club 8 mm de la ville de La Plata, capitale de la province de Buenos Aires. Le poste occupé par Mr Rocca semblait avoir été important, l’expectative était donc encore plus grande. Le Club avait fonctionné entre les années 1970 et 1980, et il englobait une légion de réalisateurs de cinéma amateur qui avaient fait leur apparition à l’époque de l’essor du format Super 8, format économique et politique en vigueur avant l’hégémonie de la vidéo ; d’ailleurs, sous la présidence de Rocca, quand la dictature suspendit les études cinématographiques à La Plata, le Club devint un refuge pour les étudiants en cinéma.

Une fois ouvertes, les archives ont révélé une diversité de facettes qui ont favorisé l’émergence de questions aux réponses difficiles, parce que les images de chaque bobine étaient à l’état de base : la plupart ne comportait ni indices, ni crédits, ni intertitres, ce qui rendait leur identification ardue. Même si certaines images avaient été captées à des fins génériques (les actes chirurgicaux filmés dans les blocs opératoires faisaient partie des films scientifiques tandis que les évènements sociaux faisaient partie des films institutionnels), les objectifs réels de chaque genre n’étaient pas clairs. Même l’identité de l’auteur-réalisateur qu’on s’attendait à trouver – la trace du regard dans les films – était remise en doute parce qu’il était possible que les films n’aient pas tous été réalisés par Rocca, et ne sortent pas tous des archives du Club. En réalité, chaque bobine témoignait de l’ambiguïté propre aux images ainsi que de la dimension complexe des rituels de l’époque qu’ils représentaient. Rocca était toujours un fantôme, ce qui suscitait une déception vis-à-vis de l’objectif premier de la recherche, mais représentait aussi une promesse : la promesse d’un autre univers inespéré à explorer.

Dans le cadre des découvertes en cours, Magdalena Arau eut la sagesse de ne pas imposer une structure, un moule pour enserrer le sens ou la forme du matériel ; c’est pour cela que d’autres éléments qui faisaient aussi partie du legs ont rejoint les premiers – des diapositives, des enregistrements audio sur bandes magnétiques, des registres visuels et sonores qui ont soulevé autant de points d’interrogation qu’il y avait de bobines de films. Devant l’impossibilité de trouver un centre qui traite l’ensemble du matériel, la première proposition de Archivo Expandido fut de resituer l’expérience dans le domaine de la recherche et de la démultiplier. Quand il glissait vers le côté énigmatique et irrésolu de ces découvertes, le projet semblait conforter l’idée que l’on pouvait récupérer la force de l’image et du son à partir d’une diversité telle que les questions initiales relatives aux éléments trouvés se diversifient à chaque regard porté sur eux.

Au lieu d’enfermer tout cela dans un récit, Magdalena Arau a créé une praxis, un mécanisme pour faire revivre ces divers documents. Loin d’adopter une structure impliquant une lecture dirigée, il s’agissait de mettre en évidence la multiplicité caractéristique de ces archives, en une juxtaposition et une syntaxe qui ne soient pas simplement hasardeuses, mais qui garantissent que ce que qui est furtif et ce qui ne peut pas être repris ait un impact en soulevant des points d’interrogation. Comment rendre compte de la densité de chaque document ? En créant une série ouverte, selon un principe de fragmentation par lequel les documents s’amusent à dialoguer entre eux, à conspirer, à coïncider, à ironiser, à s’indigner, à s’inverser, à s’opposer, etc. Chacun des éléments n’est pas relié à une chaîne unique ou n’est pas tributaire d’une série qui l’opprime, il ouvre en permanence une perspective qui dynamite l’éventualité d’un trajet unique. En d’autres termes, au lieu de proposer une linéarité figée (de sens, de perception ou de récit), Archivo Expandido se ramifie toujours plus pour se dissoudre aux croisements, là où la superposition de l’image en mouvement ou fixe, des mots ou des sons, forment des textures en décomposition évoquant la possibilité d’un spectacle – un spectacle qui modifie et répand la façon actuelle et mécanique de nous comporter face à la prolifération des images et des sons.

C’est pour cela que l’écran de cinéma ne pouvait pas être constitué d’un seul cadre ; il s’est converti en une planche de jeu comportant plusieurs cases dans lesquelles toutes les archives s’activent. La recherche du matériel se fait en direct, avec vision et audition multiples ; les documents sont disposés en par blocs, comme des phases du secret que gardent les archives. Outre un essai d’autobiographie diffuse proposé par le texte de Magdalena Arau, quelques idées d’ordre général apparaissent de manière intermittente, synchronisées avec le clignotement occasionnel du Super 8. L’idée première qui ressort du matériel est l’éloquence propre à une époque, à travers ses discours mineurs, films, diapositives et sons inoffensifs, autorisés par la censure de la dictature civilo-militaire en Argentine entre 1976 et 1983 – période d’où provient la majorité du matériel. Une partie du contrôle de la culture de cette époque a empêché l’arrivée au cinéma – même à travers l’usage de l’allégorie – d’images et de récits susceptibles de rendre compte de l’extermination et du terrorisme d’État. Les chaînes de télévision étaient sous contrôle, et la censure au cinéma donnait l’alerte à chaque modification ; il est même peu habituel de voir des scènes urbaines, de simples vues du quotidien des villes argentines durant cette période où le pays a été assiégé. Une partie de l’intérêt des archives de Magdalena Arau vient des témoignages uniques qu’elles livrent sur des situations restées jusqu’il y a peu inédites dans le cinéma de ces années-là. C’est pour cela que ces images explorent la fin des années septante et le début des années quatre-vingts comme zone de conflit qui s’exprime hors des discours institutionnels : les opérations sanglantes, les réunions érotiques clandestines où l’on abuse du corps de la femme, les défilés militaires, les voyages menés pour visiter les églises à l’intérieur des terres désolées de l’Argentine se réunissent sur un même plan afin de révéler une partie du mode de fonctionnement de l’imaginaire qui menace aujourd’hui de teindre en rouge sang chaque fragment de film. En outre, on remarquera sur plusieurs images la progression d’une certaine forme de capitalisme avec l’arrivée de plusieurs entreprises et marques multinationales en Argentine, progression capitaliste fortement inspirée de l’idéologie de base de la dictature civilo-miliaire qui fut particulièrement dure à La Plata. Sans vouloir tomber dans la sociologie facile ou dans le pamphlet éculé, mais avec en toile de fond le cri d’une époque qui raye ou ronge chaque fragment de ces archives, la mosaïque que crée Archivo Expandido est une construction qui établit des connexions mais ne les impose pas comme des trajets forcés ; au contraire, Magdalena Arau propose d’écouter le bruit blanc du temps que les aspects visuels et sonores ne livrent pas au premier abord, ou qui ne sont pas perçus en dehors d’une logique relationnelle libertaire ou d’une syntaxe ouverte comme celle que crée Archivo Expandido.

La valeur de cette œuvre ne se limite pas seulement à ce qu’elle arrive à formuler sur le passé, elle dit aussi quelque chose sur le présent des arts audiovisuels. Bien que la culture numérique ait eu des valeurs positives de démocratisation grâce aux réseaux de communication, elle a aussi favorisé une forme d’hégémonie contre laquelle Archivo Expandido offre une résistance dotée de la même multiplicité que son réseau formel, esthétique et conceptuel. Tandis que la culture numérique absorbe tout et le distribue avec une logique dure, anonyme, impersonnelle, où les dispositifs du spectacle basés sur l’image et le son deviennent de plus en plus individuels et innombrables, quasi sans juste milieu, le projet de Magdalena Arau récupère une connexion collective à l’échelle humaine.

Ce projet propose non seulement de ne numériser aucun des documents trouvés au départ, mais ces documents sont également exposés sans aucune restauration. Il ne s’agit cependant pas d’un spectacle rétro : il ne propose pas les conditions normales dans lesquelles on présentait le traditionnel Super 8, et il redimensionne l’expérience, en démultipliant le format. De plus, la présence des membres de l’équipe dans la performance de Magdalena Arau (Luisina Andersón, Manque La Banca, Leandro Listorti et Guido Ronconi), qui manipulent les équipements techniques en direct (projecteurs Super 8 et diapositives, graveur de bandes ouvertes, rétroprojecteur), garantit que tout le processus se traduise par une récupération de l’espace de la salle en tant qu’espace communautaire, en tant que création plurielle, face à la fuite actuelle des spectateurs des lieux de réception collective que sont les salles de cinéma. Enfin, il y a une sorte d’arrière-scène incluse dans le dispositif, telle une forme critique aussi : rendre visible la manipulation des archives, c’est donner plus de force à ce processus où une série de machines anciennes et un groupe de personnes interviennent dans un conflit lié au sens, à la mémoire, à la perception du monde. Un des résultats de cette lutte est une communion plénière dans laquelle sont inclus le possible accident du destin ou l’énigme du hasard à venir, parce que diffuser les archives, c’est garder en vie une série de documents, pour une expérience de distorsion du passé et du présent qui considère le mystère et le secret du temps comme la révélation d’une forme de futur.

Par Diego Trerotola
(traduit par Amina Benkhadra)

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Magdalena Arau (La Plata, Argentine, 1981) suit une formation de communication audiovisuelle à l'Université nationale de La Plata, où elle obtient son diplôme et enseigne à présent. Elle participe en outre à des projets théâtraux et cinématographiques en tant qu'assistante à la mise en scène, scénariste et comédienne. Au cours des dernières années, elle s'est produite en tant que comédienne dans Finales (Kunstenfestivaldesarts 2008, Spielart 2009) et Insomnio (Theater der Welt 2010). Elle écrit et réalise en outre des courts-métrages qui se focalisent sur l'examen de matériaux d'archives. Son œuvre est à l'affiche de nombreux festivals. À l'heure actuelle, elle travaille à des projets qui intègrent l'expérience théâtrale au dispositif cinématographique. Son œuvre se concentre sur la matérialité de l'image, du son et des médias en tant que matière vivante et sur leur organisation dans le contexte de l'expérience scénique. En 2011, la première d’ Archivo Expandido a lieu dans le cadre du BAFICI (Buenos Aires Festival Internacional de Cine Independiente).

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