After Sun

Théâtre 140

14.15.20.21.22/05 > 20:30

Spanish - Subtitles: NL & FR - 105'

Le mythe que raconte l'un des deux acteurs au début de After sun ( Après soleil ) donne immédiatement le ton : Phaeton, fils du soleil, est un jeune présomptueux qui pense pouvoir conduire les chariots de feu. Quand il en perd le contrôle, c'est le monde qui s'embrase. After sun est un spectacle qui parle de l'ambition et de l'arrogance comme style de vie. Rodrigo García, metteur en scène et auteur, a été chercher dans l'actualité Maradona ou Rodney Kin) ce qui reflète le mieux une société qui se noie dans la bêtises. Un spectacle très physique qui fusionne les mots avec lesimages, la musique, la lumière. La Carnicería Teatro, compagnie espagnole, met les conventions théâtrales à mal. Si elle provoque, elle invite aussi au détachement et à la pensée.

Texte, scénographie & mise en scène:

Rodrigo García

Acteurs:

Patricia Lamas, Juan Loriente

Eclairage:

Carlos Marquerie

Traduction vers le français:

Cristilla Vassirot

En collaboration avec:

Fundación Autor

Coproduction:

La Carnicería Teatro, Instituto del Mediterráneo, X International Meeting on Ancient Greek Drama in Delfos, INAEM, Comunidad de Madrid

Présentation:

Théâtre 140,

KunstenFESTIVALdesArts

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Un des crétins peints par Velázquez parle.

Je refuse qu’on m’utilise comme un transmetteur de culture et je renonce donc aux auteurs que pourtant j’admire. Je me considérerais comme un traître si je consacrais ma vitalité à propager des œuvres de Shakespeare ou de Samuel Beckett, pour n’en citer que deux. Il y a des gens qui font ça et qui savent pourquoi ils le font. Moi, je sais pourquoi je ne veux pas le faire, ma position, appelons-la anti, anticulture-que-je-ne-veux-pas-propager et que je ne désire pas pour les enfants de mes amis. Je prends donc congé d’une bonne poignée d’auteurs admirés, à qui je dois beaucoup : adieu Peter Handke, Heiner Müller, Thomas Bernhard. Adieu Pier Paolo, Anne Sexton, Ginsberg. Adieu Quevedo admiré... et bienvenue aux tout nouveaux par qui viendra le changement, parce qu’ils parlent sans pitié depuis le cœur de l’ineptie actuelle, depuis la pourriture et depuis l’espoir aussi.

Interroger la réalité, devenir grossier, sauvage et violent est une activité pleine d’espoir et d’une vision positive. Travailler à la création d’œuvres de divertissement est une attitude d’un nihilisme délictueux : ces soi-disant artistes tiennent tout comme perdu. Ils disent : " Regardons ailleurs, laissons les choses telles qu’elles sont, le destin de l’humanité n’est pas entre nos mains. "

Je vais mettre une petite annonce avec photo à la page " Rencontres " de la presse porno : " Cherche garçons et filles pour participer à un réseau mental de plus en plus étendu. " Et en attendant, je relirai la Bible, parce que c’est un modèle excessif de théâtre et parce qu’elle contient la phrase suivante : " Wall Street, 11 septembre, 8 h 45 du matin. Celui qui tuera par le fer mourra par le fer. " Premier jumbo, premier impact.

Cette histoire du réseau mental est née d’une crise de rage contre l’attaque organisée à notre niveau de perception. Niveau de perception, comme ça, en général. Il y a eu un plan d’une Grande Nation et d’autres Grandes Nations qui a consisté à rabaisser le niveau de l’information. Augmenter la quantité de l’information et rabaisser au minimum les contenus. Résultat : le niveau de perception s’atrophie, mais il me semble que je l’ai déjà dit, non ?

Maintenant, nous sommes des garçons et des filles bien moins sensibles. Nous avons une hypersensibilité épurée, liée exclusivement à ce qu’on peut acheter et vendre avec de l’argent. Et c’est tout. Mais moi, je parle de sensations intenses loin des zones commerciales et même de son propre foyer, lorsque dans celui-ci on détecte aussi une contamination.

Avec un ami, nous discutions de cette idée de " réseau mental " ; lui, il a proposé, d’une façon ironiquement anodine, une biographie de chacun créée le plus possible à partir de l’extérieur. " Personnaliser une vie, m’écrit-il, comme on personnalise un ordinateur ". Moi, je veux être plus optimiste. Je dis que c’est maintenant que j’ai le plus de choix pour échapper à l’uniformité et je lui propose, par exemple, le " système Dylan Thomas ", que j’ai breveté. Le " système Dylan Thomas " consiste à lire Dylan Thomas. Et c’est tout. C’est-à-dire, occuper son temps à ça. Et je répète : il y a, historiquement, plus de possibilités que jamais pour créer d’autres cadres à notre quotidienneté. Enrichir ma quotidienneté, c’est m’occuper de mes sens. Je puis utiliser ce temps à me garer dans la rue Serrano ou faire 30 kilomètres jusqu’aux soldes (à -50%) d’un Centre Commercial de banlieue, ou prendre ce temps pour faire une promenade. Mon chien et moi, nous nous promenons, et nous le faisons surtout pour donner raison à ce fou de Robert Wasler, qui a écrit : " Beaucoup de choses deviennent possibles en ce monde si on se donne la peine – et l’amour – de penser un peu à elles en faisant une promenade dans la campagne. "

Ce qui est malheureux et c’est la principale chimère contre laquelle, nous, les artistes, luttons, c’est que tout ce qui rapporte un bénéfice économique est bien vu par le commun des mortels qui considère que seule la prospérité économique élève la vie. Il appelle " qualité de vie ", une vie qui a peu de qualités et peu de différences. Il confond qualité de vie et accumulation de richesses.

Sans doute, notre éducation est un fiasco et on nous a caché les outils qui pourraient nous aider à restaurer l’idée du temps perdu. Réduire la qualité de l’information a assuré la richesse de quelques-uns, et confirmé un certain " bien-être-illusion " aux autres, des millions d’Européens et Nord-Américains. Voilà la maladie qu’une petite (mais puissante) portion de la planète a assimilée comme religion.

Wall Street, 11 septembre, 9 h 15 du matin. " Celui qui tue par le fer meurt par le fer II. " Second jumbo, second impact… Une des clefs de la résistance ne se trouve pas dans le fait d’écraser des avions contre des gratte-ciel, mais dans l’amplification biologique des réseaux mentaux auxquels j’ai déjà fait référence 30 fois, au moins. La pierre, qui tombe à l’eau, propage ses ondes… mais paradoxalement, dès que nous n’arrivons pas à transcender notre ego, c’est souvent nous, artistes et penseurs, qui offrons les zones les plus stériles…

Les réseaux en expansion doivent contaminer – et donner l’impulsion à des modifications de base – dans l’éducation primaire et secondaire, dans les activités artistiques et enfin à l’université. On créera de nouvelles personnes et par conséquent une nouvelle classe politique.

Les budgets de l’Etat ne pourront plus jamais être confiés à des personnes qualifiées : une personne qualifiée manque d’audace, de vision et de conscience. Le cadre d’une personne qualifiée est trop étroit, elle a occupé la meilleure partie de sa vie, croit-elle, à se former. Les vieux qualifiés sont l’antithèse de l’enthousiasme et du changement : ils sont formés à ce que tout continue pareil, à accomplir ce qui est écrit, au pied de la lettre et ne pas trahir le pouvoir éthéré auquel ils se réfèrent. Leur compromis est paresse. Une paresse ontologique traînée depuis la planète des singes. Tout à l’heure, les postes de décision seront occupés par des femmes et hommes non qualifiés, c’est-à-dire : des individus réfléchis, audacieux, exécutants convaincus, le contraire d’une bande d’incapables.

La démocratie est morte.

Nous n’aurons plus dorénavant de Ministres et Sous-Secrétaires représentant des partis qui auront été élus. Parce que personne n’a pris au sérieux ces élections. Ce fut la formalité d’une ennuyeuse journée de dimanche. Hé oui, depuis au moins dix ans, aucun candidat élu ne peut affirmer avoir été élu en connaissance de cause. On connaît sa photo sur les panneaux publicitaires, mais les gens savent bien que cette ou ce candidat qui sourit ne sait rien de nos préoccupations et encore moins (c’est le plus alarmant) des plaisirs de ce qu’ils appellent " leur société ". Hans Magnus Eisenszberger dit que ces types passent la plupart de la journée en réunion et que leur escorte est la barrière qui les sépare de la réalité de leur ville et de leur nation. Comme ces types ont été élus dans un acte foireux pour tuer l’ennui d’un dimanche d’élections, ils ne devraient pas se scandaliser que la population leur tombe dessus : Seattle, Genova et j’en passe. Immense responsabilité festive de la démocratie. J’aime bien quand José Saramago se réfère à la démocratie comme point de départ et non comme finalité.

Arrivés à ce point, quel est le remède ? Chaque homme, comme l’a dit Beuys, doit être artiste. C’est pourquoi j’insiste sur le fait que notre action politique, socialement utile, est d’augmenter la sensibilité et d’élargir les perceptions par des œuvres nouvelles et complexes. Faire croître la qualité de l’information, compléter le système d’éducation déficient et le nouvel " humanisme " du Fond Monétaire International avec de l’art.

Rodrigo García, février 2002

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