A Broadcast / Looping Pieces

Kaaistudio's

6, 7/05 – 20:30
EN (no translation)
1h

Pendant le Kunstenfestivaldesarts 2014, Tim Etchells sera incontournable. Il infiltrera l’espace public avec son projet d’affiches, And For The Rest, l’espace d’exposition avec Order Cannot Help You Now et l’espace théâtral avec A Broadcast/Looping Pieces : une performance qui nous laisse pénétrer dans les méandres de son processus créatif. Le matériel de ce spectacle est issu de ses carnets de notes personnels, une collection chaotique de documents rassemblés au fil des ans. L’artiste mixe en direct des fragments de textes – idées, jeux de mots, extraits d’articles de journaux et de pages Internet, conversations surprises par hasard, citations, courts récits fictionnels, etc. Seul sur scène, il dissèque sa propre mémoire et la reconstruit autrement. Au-delà de son absurdité apparente, le collage s’affirme comme une étonnante expérimentation sur le langage, la création et le monde. Une généreuse session d’improvisation !

De & avec
Tim Etchells

Présentation
Kunstenfestivaldesarts, Kaaitheater

Production
Forced Entertainment (Sheffield)

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Sonder et sonoriser : une conversation
Tim Etchells & Vlatka Horvat, avril 2014

VH Dans le spectacle A Broadcast/Looping Pieces, vous travaillez avec vos propres archives, fouillant à travers des extraits de textes de votre « bloc-notes » électronique que vous réagencez selon de nouvelles combinaisons. Quel sens cela a-t-il pour vous d’ainsi excaver vos propres archives, d’en extraire de-ci de-là des passages pour en distiller un nouveau texte composite ?

TE Le projet a découlé d’une décision initiale assez simple, à savoir traiter le dossier Word de mon ordinateur dans lequel je conserve les notes que je prends comme une ressource afin de créer un spectacle sur l’interprétation et la performativité du langage. Je ne sais pas depuis combien d’années je suis passe du carnet de notes en papier a l’ordinateur, mais le dossier électronique est une accumulation d’écrits et d’observations, de passages de journaux ou de romans, d’autres choses trouvées en ligne ou entendues, bref divers extraits de langage. Parfois, il s’agit de paragraphes entiers, quelques fois de passages plus longs même, mais le plus souvent, il s’agit d’une citation, d’une phrase ou d’un mot. Dans certains cas, on ne peut pas vraiment parler d’écriture, mais plutôt de compilation : je glane quelque part quelque chose sous forme de langage et je l’inclus dans un carnet ; une accumulation de matériaux bruts, un peu comme la mémoire d’une personne. Dans ce contexte, il m’a semblé intéressant de penser à un projet qui pourrait en quelque sorte échantillonner ce matériau.

VH Je pense à ce numéro d’expression orale dans le spectacle, et je me demande ce qui arrive quand on donne corps et voix à la parole écrite ? Que se passe-t-il dans la transformation de la page ou de l’écran en discours ?

TE Le projet commence par le geste de récupération de choses collectées, comme on retrouve des objets laisses dans un tiroir. Mais en même temps, il y a un autre geste : celui de tenter d’animer et de reproduire ces choses de manières différentes. Une partie de ce que je fais à cet égard consiste simplement à dire des choses en vue de les animer. Je m’empare de bribes de textes que je répète, redis encore et encore, et en les prononçant, je change les mots, j’élimine certaines choses, j’en ajoute, j’accentue différemment certains mots, je leur attribue une autre signification. Souvent, le fait de prononcer un fragment de texte en boucle revient à tenter de découvrir ce que pourrait être son intention ou son sens. Il se passe aussi quelque chose dans la transition d’un extrait a l’autre, en allant par exemple de quelque chose que j’ai écrit il y a deux semaines a quelque chose que j’ai note il y a huit ou dix ans – oscillant entre ces deux affirmations, sans que les contextes dans lesquels elles ont été produites soient apparents, mais ou, au moment du spectacle, je mets en place cette résonance et cette friction entre deux objets textuels de type très différent. Il s’agit donc incontestablement d’une tentative d’insuffler une nouvelle vie à ces choses en parlant d’elles.

VH Il me semble que dans ce processus il y a quelque chose de l’ordre du privé qui devient public.

TE Oui, il y a presque une tentative privée de s’emparer de ces matériaux textuels et de les ressasser afin de les sonder et de voir ce qu’ils sont. Il est intéressant que le terme anglais de sound out signifie à la fois « sonder » et « sonoriser ». Et bien entendu, un aspect clé de ce processus est le fait que cela se déroule en public, donc je ne sonde et ne sonorise pas seulement ces textes – explorant leur sens intrinsèque et sémantique et la signification personnelle qu’ils peuvent avoir pour moi –, mais il y a aussi une tentative de les lancer dans l’espace public et d’explorer ce qu’ils signifient là. Je les sonde par rapport à un groupe de personnes réunies pour voir un spectacle ; ces fragments, ces citations, ces phrases, ces boucles adoptent des significations différentes dans l’espace public – c’est là que les choses « s’animent » réellement.

VH Une chose qui m’a frappé en voyant ce spectacle c’est la façon dont les mots révèlent parfois de nouvelles significations à mesure que vous les répétez, les juxtaposez ou les redites en boucle ; et a d’autres moments, ces mêmes processus répétitifs leur font justement perdre leur sens et les rendent absurdes. Pouvez-vous me parler de ce double effet apparemment paradoxal que produit la réitération en boucle ?

TE La pièce se focalise sur les qualités musicales, rythmiques et parfois absurdes du langage que vous avez mentionnées. Il s’agit autant de cet aspect que du caractère « sense » ou significatif du langage. Le spectacle balance constamment entre ces deux aspects et fonctionne comme une enquête, non seulement sur le sens ou le non-sens du matériau, mais aussi sur la place de ce sens. La signification se situe-t-elle dans le contenu sémantique ou dans la structure, la musicalité et le rythme ? Le sens est-il intrinsèque ou se révèle-t-il par l’interprétation ? Et comment cette interprétation se déroule-t-elle en public ?

VH En tant que spectateur, on observe autant la « tentative de faire sens » qu’une « chose qui pourrait faire sens ». Y a-t-il quelque chose de spécifique à propos du matériau que vous travaillez et retravaillez ? Quels types de langage vous attirent ?

TE Je pourrais dire qu’il s’agit de toutes sortes de choses, mais je suis attiré par certaines acuités du langage – sa capacité à faire preuve de paradoxe, ses doubles et triples significations. Je suis également séduit par les expressions qui comportent une allusion à la violence ou au dysfonctionnement : nœuds, blessures, insultes, confessions. L’acte performatif du discours. Des expressions qui esquissent des images de façon très nette, très vivante. Il y a indubitablement un syntagme dans ce que je collectionne.

VH Le processus de collection est également au cœur de votre projet d’affiches, And For The Rest. Comment abordez-vous la collecte de ce matériau ?

TE Le projet a émergé suite à une conversation avec Christophe Slagmuylder à propos du fait que la Belgique serait en pleine campagne électorale pendant cette édition du Kunstenfestivaldesarts et que la ville serait bombardée d’affiches. Nous avons discuté de la réutilisation des affiches du festival à d’autres fins pour s’engager dans la campagne et commenter la situation. J’ai décidé d’interviewer un petit groupe de personnes qui ne sont pas associées au processus électoral – des jeunes, des sans-papiers et des sans-abri – et de leur demander ce qu’ils aimeraient voir changer dans leur ville ou leur vie. C’était une invitation très ouverte à réfléchir à de petits et de grands changements, réalistes ou fantaisistes. Pendant les interviews, nous avons réuni des textes et du matériel audio en différentes langues – créant ainsi quantité de matériaux que j’ai commencé à passer au crible, à trier et à sélectionner. En ce sens, c’était un peu analogue au processus de Broadcast.

VH Oui, dans Broadcast vous introduisez des traces de vos propres archives, révélant de la sorte vos propres préoccupations, tandis que le projet d’affiches se focalise sur des affirmations reflétant l’expérience d’autres personnes. Ce que les deux projets ont dans une certaine mesure en commun c’est ce sens du prive qui devient public, ou le fait de rendre apparent ce qui était invisible auparavant.

TE Il est question de quelque chose de fondamental sur lequel les deux projets se penchent de manière très simple : les élections concernent des personnes qui sont « dans » le processus électoral, dont le vote est censé influencer le gouvernement et sa politique. Mais entre-temps, les personnes exclues du processus électoral – quelle qu’en soit la raison – ne prennent pas du tout part à cette discussion sur le changement et la société. Elles ne sont pas invitées autour de la table. En ce sens, le projet des affiches est un petit geste en direction de l’inclusion de ces voix à la mêlée. Les interviews menées étaient un point de départ pour moi : elles sont devenues le matériau d’une tache ou la rédaction finale a fait fonction d’écriture. Les personnes interviewées ont donné des réponses stupéfiantes, parfois de longs comptes rendus de leur vie et de leurs préoccupations, mais dans la seconde phase du projet, j’ai sélectionné des extraits très spécifiques des textes pour réaliser les affiches.

VH Quel était le moteur de processus de sélection ?

TE Je cherchais des phrases intéressantes, même sorties de leur contexte. Des textes que je pouvais imaginer dans la rue sur des affiches, des phrases qui paraissent audacieuses, provocatrices ou irréfutables. Parfois, j’ai choisi des choses très simples, d’autres fois des choses quasi évidentes. Des phrases du style : « Prenez tout l’argent du monde, partagez-le équitablement entre tous afin que chacun ait une part égale. » Elle contient de l’utopie fantaisiste et de la naïveté bien sûr, mais l’écrire sur un panneau dans l’espace public est véritablement enthousiasmant.

VH Surtout par rapport à la rue, si marquée aujourd’hui par les objectifs des grandes entreprises, la publicité et les messages politiques ; toutes sortes de langages officiels qui revendiquent, possèdent ou usurpent l’espace public. Quel sens cela a-t-il d’intervenir dans la ville avec des textes qui ne servent aucun pouvoir, ne promeuvent aucune position officielle, et sont émis par des voix qui n’ont en général pas « droit » ou accès à cet espace ? Quelque chose se passe dans cette coexistence et ce contrepoint entre des textes a l’intention très particulière – de manière courante nous convaincre de faire, acheter ou croire quelque chose – et ces écrits dont le statut est plus ambigu, plus précaire.

TE Les affiches ne proposent pas un programme cohérent de changement ; la majeure partie de ce qu’elles disent n’est pas très « élaborée » en termes de structures sociales et politiques existantes, ni même au sens pratique, mais il s’agit d’une série de demandes et de désirs contradictoires idiosyncrasiques qui, je l’espère, résonnent dans la ville. Certaines affirmations sont très directes ; d’autres sont très fragiles ou très personnelles, fantaisistes ou absurdes. Je crois en fait que c’est l’une des grandes qualités de l’art : il ne faut pas toujours que la demande soit cohérente, mais qu’elle anime et provoque nos modes de pensée et d’action habituels.

VH En ce sens, le projet d’affiches soulève également des questions à propos des structures et du système dans lequel nous opérons – pas uniquement les structures sociales et politiques, mais conceptuelles aussi. Voilà qui est peut-être une bonne transition pour parler de l’exposition intitulée Order Cannot Help You Now. Aborder le problème des systèmes et des cadres ou signaler une certaine impossibilité d’un ordre social significatif sont-ils des sujets sur lesquels vous avez travaillé ici ?

TE Je crois que l’exposition traite de systèmes et de possibilités de changement. J’ai travaillé avec Ive Stevenheydens, le commissaire d’expositions d’Argos, et nous avons commencé par chercher dans sa collection des œuvres qui abordent les préoccupations que je formule déjà dans le spectacle et le projet d’affiches. Nous avons beaucoup parle de la relation entre le langage et la politique et l’une des premières choses que nous étions surs de vouloir inclure dans l’exposition était trois œuvres de Sven Augustijnen qui font chacune apparaitre sur des écrans des extraits de langage – des déclarations très brèves, assez problématiques, qui font référence à des contextes politiques particuliers. Réunies, elles produisent cette micro-réflexion complexe sur l’histoire et la culture – ce que nous savons, ce que nous disons, l’attention que nous portons aux récits du passe et de l’avenir. Nous avons mis en regard les œuvres d’Augustijnen et Mirror Pieces, une nouvelle œuvre en néon que j’ai réalisée et dans laquelle je me sers du langage à travers une série de phrases contradictoires, ludiques et ambiguës qui ont l’air similaires ou résonnent de manière analogue, mais qui ont une signification différente. Ensuite, nous avons emprunte plusieurs directions : deux œuvres apparemment assez abstraites d’Edith Dekyndt qui, je crois, établissent un étonnant sens de la fragilité et de la prudence, et des œuvres qui renvoient a des contextes sociaux et politiques particuliers – Vidéocartographies: Aïda, Palestine (2009) de Till Roeskens, NP 1977 réalisé en Yougoslavie, en 1977, par Neša Paripovic, et Not a matter of if but when: brief records of a time in which expectations were repeatedly raised and lowered and people grew exhausted from never knowing if the moment was at hand or still to come de Julia Meltzer et David Thorne, produit en Syrie en 2005-2006. Toutes ces œuvres examinent, de manière à la fois légère et sérieuse, une situation donnée et réfléchissent à des possibilités de changement : par son geste extraordinairement simple qui consiste à marcher en ligne droite à travers la ville, n’esquivant aucun obstacle spatial, Neša Paripovic réécrit la géographie de la ville, tandis que par le biais de l’improvisation avec du texte et des gestes, le performeur de l’œuvre de Meltzer et Thorne réagit a des paroles ponctuelles prononcées en voix off, comme « liberté » ou « changement », les interprète et les commente.

VH Qu’en est-il de la pièce de Neil Beloufa – Kempinski ? Cette œuvre m’a frappé à Venise l’année passée : elle montre des fermiers maliens dans des champs en train de parler de l’avenir.

TE Je crois que c’est véritablement le cœur de l’exposition. Il y a quelque chose de très fascinant dans la tension entre les intervenants et le texte ; la manière dont un avenir est proposé tout en émettant différents doutes à son sujet. L’œuvre la plus décalée de l’exposition est peut-être Bad Ideas for Paradise d’Emily Vey Duke et Cooper Battersby. Il s’agit d’une construction baroque qui combine des séquences en vidéo, de l’animation, de la musique et une voix off pour produire une sorte d’essai contradictoire à propos de la possibilité – ou de l’impossibilité – utopique et de la différence entre l’humain et l’animal.

VH Je me demande si vous pouvez réfléchir à cette idée d’un artiste (ou d’un commissaire d’expositions pour ce dernier projet) comme quelqu’un qui n’a pas pour fonction de donner du sens aux choses et de les présenter de manière ordonnée et résolue, mais comme quelqu’un qui produit une série de choses délibérément irrésolues ; des choses qui ne recèlent pas que de l’ambiguïté, mais du paradoxe aussi, et qu’il faut analyser ?

TE Je crois qu’une œuvre d’art, quel que soit le support ou la discipline, est la plus intéressante quand elle suscite une question plutôt que d’offrir une réponse putative. Mais en même temps, réaliser quelque chose qui englobe un paradoxe ou comporte plusieurs possibilités n’équivaut pas à créer de l’absurde ! Ce dont je suis conscient, en improvisant le spectacle A Broadcast, en sélectionnant les affiches pour le projet And For The Rest ou les œuvres, avec Ive, pour l’exposition a Argos, c’est qu’on cherche une constellation articulée et dynamique de matériaux qui fait entrer en jeu des types de questions très particulières. Si l’objectif était simplement la contradiction ou la confusion, ce serait trop facile : il y en a pléthore !

VH Donc, dans un certain sens, les trois projets – le spectacle, les affiches dans l’espace public et l’exposition – engagent de différentes manières la question du pouvoir et de l’action, réfléchissant à leur impact sur le domaine social et politique, a la façon de négocier les relations et de modifier notre sens commun de ce qui pourrait ou ne pourrait pas être possible.

TE Oui, peut-être entre les lignes, mais ce sont la véritablement mes préoccupations. Les projets tentent de générer une relation avec le spectateur, de penser à nos désirs et à la manière dont ils sont formules par le langage et à la façon d’ouvrir une voie qui mène au changement.

Vlatka Horvat est un artiste qui vit et travaille à Londres. Son œuvre transversale inclut la sculpture, l’installation, le dessin, la performance, la photographie et le texte.

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L’œuvre du plasticien et auteur Tim Etchells (°1962) se situe entre la performance, les arts plastiques et la fiction. S’il a travaillé dans des contextes très divers, il est surtout connu en tant que directeur artistique du groupe de performance à renommée mondiale Forced Entertainment. Au cours des dernières années, Etchells a abondamment exposé ses œuvres dans différentes manifestations artistiques, dont les biennales Manifesta 7 (2008) à Rovereto en Italie, Art Sheffield (2008), Göteborg Bienale (2009), October Salon Belgrade (2010), Aichi Trienale au Japon (2010 – avec Vlatka Horvat) et Manifesta 9 – Parallel Projects (2012 – en Belgique). Il a également présenté des expositions individuelles à Gasworks and Sketch (Londres), Bunkier Sztuki (Cracovie), Galerije Jakopič (Ljubljana) et à la Künstlerhaus Bremen. Le premier roman de Tim Etchell, The Broken World, est paru aux éditions Heinemann en 2008 et sa monographie sur la performance contemporaine et Forced Entertainment, Certain Fragments (Routledge, 1999) a connu un accueil très enthousiaste. Il est actuellement professeur à l’Université de Lancaster. Ses publications récentes comprennent Vacuum Days (Storythings, 2012), While You Are With Us Here Tonight (LADA, 2013).

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